Photographie- Actualité - Reportage article journalistique et de reportage photo
Affaire Seznec: les photographes à la recherche d'une icône de la souffrance
L'affaire défraie la chronique depuis plus de 80 ans , si bien qu'on se demande comment l'on peut encore en parler de manière neuve à l'heure actuelle: un homme Denis Seznec se bat pour la réhabilitation de son grand-père Guilaume. Selon lui, ce dernier serait innocent d'un crime qui l'avait conduit au bagne il y a près de cente ans.
De recours en recours l'homme qui a passé sa vie et sûrement tout son argent dans ce combat est de plus en plus médiatisé. Dernier épisode en date, le rejet, par la Cour de Cassation de ce qui est perçu comme le dernier appel possible (hormis procédure devant la justice européenne).
Comme on le voit sur la photo ci-dessous de nombreuses anciennes victimes d'erreurs judiciaires sont venues soutenir Denis Seznec dans ce que tout le monde attendait comme un tournant. A l'arrivée au Palais de justice de Paris, il semblait plutôt confiant. En résulte un image de dialogue. Denis Seznec s'adresse à des gens comme s'ils étaient ses amis. Cette discussion est imédiate dans le sens premier du mot: elle n'a pas de besoin des médias (même si la présence des caméras prouve qu'elle n'est pas entièrement désintéressée).

Mais les images suivantes (créditées Reuters et AFP, je n'ai pas pu rester jusqu'à la fin du jugement) sont plus intéressantes. Celles-ci montrent une situation de communication clairement médiatique: Denis Seznec ne s'adresse plus à une ou deux personnes en particulier, mais à la foule, et encore plus au public qu'il imagine derrière les micros et les caméras.
L'intérêt de la comparaison de ces deux images est de montrer la différence entre deux situations de communication clairement différente. C'est forcément la seconde qui parait dans Le Monde pour impliquer le lecteur: "Denis Seznec s'adresse vous" ; auparavant il parlait au "curé d'Outreau" donc à quelqu'un de très particulier, proche de lui mais pas de "vous".

Le deuxième point intéressant de ces images est ce qu'elles représentent symboliquement: on y voit des icônes de la souffrance, de victimes d'erreurs judiciaires. Des Davids se battant contre Goliath ; d'où le déchaînement de nombreuses personnes présentes s'identifiant à ces victimes et criant, au sortir du tribunal des "A mort les juges" et "Elle est belle la France!".
Tous les photographes l'ont bien senti. Plutôt que de se concentrer uniquement sur le principal intéressé - on aurait pu imaginer un portrait serré très poignant tant la déception marquait son visage- ils ont préférer embrasser de leur cadre les autres victimes, les autres David, bref les autres symboles.
Sur la Une du Monde, on voit même Patrick Dils serrer la main de Denis Seznec. Cette image élargit de manière intéressante le fond de l'article puisqu'elle impose une réflexion sur la justice en général plutôt que sur la seule affaire Seznec.

Pourtant, et c'est là où le photojournaliste doit avouer parfois les limites de son métier, aucune de ces image n'arrive au statut de symbole. Je pense que les photographes présents ont essayé de faire de cette situation un nouveau symbole de la souffrance. Une vision disant: "Ces hommes ont souffert, ils sont une image que nous devons garder dans notre conscience."
Sans vouloir critiquer ces images (mes miennes n'y parvenant pas non plus), elles n'arrivent pas à sortir du cadre de cette simple affaire. Cadre qui coupe des têtes en deux, nombreuses personnes qui parasitent l'image, font que le message, bien que fort, manque d'exclusive. On peut les interprêter de plusieurs façons et donc leur message n'est pas assez clair pour être symbolique.