Les images de la vie politique cherchent souvent le symbole. Les hommes d'Etat sont rarement impliqués dans le genre d'action photogénique
qu'apprécient les photographes de presse. Ils captent pourtant beaucoup de leur attention puisqu'ils participent à la vie de la cité et que les journaux ont toujours besoin d'images neuves les
représentant.
Les photographes de presse ont développé une parade somme toute naturelle : celle du symbolisme. Puisque les agissements physiques des hommes
d'Etat disent assez peu (hormis des détails qu'il est bien sûr aussi très intéressant d'étudier, mais qui demandent souvent une approche en série), les photographes ont décidé de construire leurs
images de telle sorte qu'elles puissent tout de même dire quelque chose au lecteur.
Il y a eu les images de Jean-Marie Le Pen placé à l'extrème-droite de l'image, il y a les ombres de François Bayrou pendant ses meetings
présidentiels.
Cette fois, il y a cette photo du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Cette image est représentative de cette tendance à vouloir
symboliser l'image des hommes politiques, de l'envie du photographe (et de l'iconographe qui la choisit) de dire quelque chose. Elle est ainsi lisible en trois temps signifiants.
Le premier est celui de la présence de sa femme, voilée. Le débat sur le voile en Turquie est assez fort. La Turquie est un Etat laïque et de
nombreuses femmes, bien que musulmanes n'y portent pas le voile. Inclure la femme voilée du ministre dans l'image, c'est dire que celui-ci est musulman pratiquant, et surtout que son parti
revendique l'islam politique. Dans le contexte d'attaque par le Conseil Constitutionnel turc décrit par l'article, c'est même dire que celui-ci est un danger potentiel pour la laïcité.
Un second élément vient renforcer cette thèse, cette impression qui se dégage de l'image : le poteau blanc qui sépare le ministre et sa femme.
Sa situation dans l'image est relativement inhabituelle. Couper une image en deux de manière parallèle est très peu courant, pour ne pas dire carrément déconseillé. D'ordinaire ce genre d'élément
va plutôt marquer un des tiers de l'image pour lui donner une composition harmonieuse, ou bien sûr un des bords pour l'encadrer ou la fermer. Ici, le poteau semble donc bien placé
intentionnellement entre deux parties qu'il convient de séparer : l'homme et la femme.
Le dernier aspect signifiant de cette photographie, sans doute le plus important, est le reflet du Premier ministre et de sa femme. Une fontaine placée entre le photographe et son sujet, coupe l'image en deux et reflète exactement la partie supérieure de l'image. Mais l'eau n'est pas
parfaitement lisse et floute l'image de l'homme d'Etat et de sa compagne. Avenir flou pour le dirigeant d'un parti qui pourrait être interdit ? Ou simple flou sur ce que nous-même connaissons de
lui et de ses intentions ? En tout cas, l'image n'est pas anodine.
Yurdakul/SIPA pour TIME daté du 24 décembre.
Cette photographie est issue d'un parution de presse, sa diffusion ici l'est à titre d'information et d'explication sur sa
signification. L'auteur de ce blog tient à marquer son attachement au droit d'auteur.
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