Anatole Bâzgu, quartier de Ciocana, banlieue de Chisinau, Moldavie
« Vous voyez cet immeuble jaune tout neuf au milieu des autres tout décrépis ? On entend des coups de marteau venant de toutes les fenêtres. C’est là que j’habite. De l'extérieur, il n'a rien d'exceptionnel. Mais nous sommes contents d'être là, tous ensemble. Nous sommes quatre-vingt familles à avoir été relogées en juin après avoir passé des années dans une ancienne base militaire. Nous venons tous de Transnistrie.
Peu de Moldaves connaissent vraiment la région d'où nous venons, la Transnistrie, même s'ils en connaissent tous l'histoire. En 1990, quand la Moldavie est devenue indépendante, la Transnistrie a fait sécession. Les russophones ne voulaient pas être mélangés aux Roumains. Au début on ne savait pas trop comment cela allait se passer, russophones et roumanophones cohabitaient et puis tout s'est dégradé jusqu’à la guerre civile de 1992.
Il y a une dame au rez-de-chaussée qui était bibliothécaire à Dubesari, une ville près de la frontière actuelle. Les pro-russes indépendantistes ont tout détruit chez elle. Ils ont mitraillé tous les meubles, elle est partie. Maintenant, dans sa chambre, le lit est posé sur des parpaings et il y a juste trois petites icônes scotchées dans un coin. A tous les étages, il y a des hommes qui étaient volontaires pour se battre contre les pro-russes. Forcément, après la défaite ils ont dû fuir.
Sur nos fenêtres, dans tous les appartements, il y a encore les rubans adhésifs de protection. A tous les étages ça sent la peinture. Pour le moment, on a l'impression que tous les appartements sont les mêmes : trois pièces plus la salle de bain. C'est parce qu'on est encore en train de s'installer. Mais tout le monde travaille pour aménager le tout. En plus, beaucoup sont des cousins ou de la famille éloignée. Comme on habite tous ensemble, on s'entraide beaucoup.
Cet immeuble, c'est un peu un condensé de tous les problèmes de la Moldavie. Il y a le décalage entre les déclarations d'intention et les actes : la plaie de la Transnistrie ne s'est pas refermée mais le gouvernement a quand même beaucoup rechigné avant de nous reloger. Et puis il y a la corruption aussi. Peu d'immeubles neufs se construisent à Chisinau. Alors, des gens ont payé la police pour nous expulser et récupérer les logements. En juin, ils sont venus pour nous chasser. On a dû appeler la télévision pour dénoncer ce scandale. Comme nous sommes un peu le symbole du conflit avec la Transnistrie, ils ont abandonné. Maintenant nous montons la garde à tour de rôle.
Si on veut rentrer en Transnistrie? Les plus âgés aimeraient bien. Mais les jeunes, eux, ils n'ont connu que Chisinau. Ils regardent des films américains et écoutent de la musique russe. Ils sont mieux ici. Surtout maintenant que nous avons tous un appartement neuf. »
Article publié dans La Croix, lauréat du prix Bayard des jeunes journalistes. La contrainte était d'employer le JE tout au long de l'article.



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