Jeune journaliste, j’essaie de
pratiquer ce métier pour "raconter le monde" et donner à voir ce que l'on ignore parfois. « Le voyage ne commence pas au départ et ne finit pas au retour » écrit
Kapuscinski dans Mes Voyages avec Hérodote. Pour expliquer la façon dont des gens que nous ne connaissons pas voient le monde et leur vie, il faut être près d’eux. En tentant de mieux
comprendre leur point de vue on acceptera mieux la différence et peut-être verra-t-on qu’elle n’est pas si… différente ?
"Pour un petit oiseau, tu en mets juste sur la pointe. Pour un singe jusque là." Luìs montre la taille de son ongle. "Pour un homme il faut en mettre comme la
phalange... c'est un poison très puissant!" S'ils ne s'en servent presque plus, tous les shuars en connaissent la recette. Ils n'ont abandonné la chasse à la sarbacanne qu'il y a
peu de temps.
A l'heure où les enfants occidentaux ne savent plus d'où vient la nourriture qu'ils avalent, les Shuars abandonnent à peine leur mode de vie séculaire de chasseurs-cueilleurs.
Dans cette tradition, la sarbacanne a une place prépondérante.
L'outil le plus important à l'heure actuelle dans la forêt amazonienne est la machette. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Les habitants de la selva ne connaissent le fer que depuis
peu et cet instrument correspond à un mode de vie qui cherche à domestiquer la forêt, la couper plus facilement et à y cultiver de quoi subsister.
Lorsque les Indiens étaient des chasseurs-cueilleurs, ils se faufilaient entre les arbres plutôt que des les couper. La sarbacane était alors le meilleur moyen pour apporter de la
nourriture.
Les sarbacanes des Shuars nécessitent beaucoup de travail. Ils coupent d'abord deux longs morceaux de bois. Ils sont ensuite rainurés, puis frottés ensemble pour bien
s'assembler. A l'intérieur, il y a un petit tube en bambou. Le tout en attaché par un liane finement serrée puis étanchéïsée par une sorte de goudron. Ici, Luìs répare une sarbacane avant une
cérémonie.
Celles des Shuars sont impressionnantes. Elles mesurent plus de trois mètres de haut. Tous jeunes, les enfants s'exercent sur de petits modèles, découpés dans les grands. Les
adultes sont encore capables de tuer un oiseau en haut d'un arbre de vingt ou trente mètres.
Les animaux n'entendent pas les petites flèches, taillées dans du bambou, arriver. Ils ne se rendent comptent qu'ils sont pris pour cible qu'une fois que la flèche les
a dépassés... s'ils ont de la chance. Les humains non plus d'ailleurs ne l'entendent pas. Les Shuars avaient pour habitude de régler leurs comptes en se cachant non loin de la
hutte de leur ennemis, au réveil, les mauvais rêves de la victime devenaient réalité au sortir de chez lui.
Le mois de juin pleure ses dernières pluies. Il ne fait pas beau et l'île d'Yeu attend les touristes.
Sur les plages, les coquillages savourent les derniers instants de calme. Seuls quelques joggers passent à leurs côtés sans même leur prêter attention.
Le vent a beau pousser les vagues sur les rochers de la pointe du But, il n'y a personne à mouiller.
Les rochers s'en moquent et rient, toutes crevasses ouvertes.
De petites plantes s'y sont fait une place, mais pas au soleil.
Quand un de ses rayons vient quand même lécher le sol, tout s'illumine et l'île d'Yeu est le plus bel endroit du monde.
Les rues sont vides, les quelques touristes qui sont venus jusqu'ici se sentent au bout de la Terre.
Ils n'ont pas tout à fait tort.
Les pêcheurs ne sortent pas beaucoup en ce moment. Leurs beaux drapeaux restent bien sagement sur les ponts des bateaux.
A l'abri du vent, on est bien,
Les roses trémières sentent bon,...
... Et les chemins ne sont ouverts que pour nous.
Jo Boulad a les yeux un peu dans le vague. Il vous attend à la terrasse de Pastroudis.
"Un des derniers cafés grecs de la ville" soupire-t-il. Même lorsqu'il soupire, on sent qu'il affirme. Il serait heureux qu'on dise qu'il est la mémoire de la
ville, la mémoire d'Alexandrie. Ce serait faux. Sidi Gaber, les quartiers populaires et périphériques ne se retrouveront jamais dans cet homme d'une
cinquantaine d'années aux yeux bleu profond. Par contre la corniche, les pâtisseries et restaurants grecs, le souk al-attarine (le souk des antiquaires) tout cela respire de l'esprit
même de Jo Boulad. Cette Alexandrie qui n'existe presque plus, c'est tout lui.
Jo Boulad existe bel et bien lui, mais il est, pour paraphraser un mémoire universitaire paru il y a quelques années, un "héritier sans héritage". Le cosmopolitisme alexandrin
s'écroule et ses enfants ne peuvent que le regarder faire. Si Jo Boulad a les yeux dans le vague c'est qu'il est souvent plongé dans une époque qui n'existe plus, où
Alexandrie était la Méditérranée plus que l'Egypte, où la corniche avait des allures de Monaco.
Plantu, le dessinateur du Monde, passé par Alexandrie pour une exposition de ses photos sur l'Orient et l'Islam s'était affectueusement moqué de Jo Boulad et de son arbre
généalogique. L'homme a gardé le petit dessin le représentant parlant de ses aïeux un verre de vin à la main. Du vin français, italien ou grec. Du vin cosmopolite comme le fut l'Alexandrie
de Jo Boulad.
Il l'aimait et en parle comme d'une femme qui est partie. Dieu qu'elle devait être belle !
Portrait photo réalisé pour l'article de Julia Pascual sur l'Alexandrie cosmopolite, texte inédit.
Merci à Jo Boulad pour sa gentillesse et sa disponibilité.
" Eh fait doucement !
Mais recule-toi ! "
Assis sur une grosse pierre bien lisse Victor fait un geste de la main pour signifier à son cousin qu'il ferait mieux de s'écarter. Dans la main droite de Victor, il y a le couteau que son père lui à prêté, dans sa main gauche, un cylindre marron de trois ou quatre centimètres de diamètre. Un bâton de dynamite. En pleine forêt amazonienne, dans une rivière qui est sûrement une des plus propres du monde, parce que les filets sont très chers, les indiens shuars pêchent à l'explosif.
Tous les gamins du petit village de Tsuntsu, perdu dans la forêt à une journée de route de la ville la plus proche, sont venus pour participer. Comme dans beaucoup de pays, la pêche est, pour les enfants, plus une sortie qu'une corvée. Et puis dans la région, il y a presque autant de cours d'eau que d'arbres, mais il faut quand même pas mal de monde pour pêcher de quoi manger. On y met les grands moyens.
" Passe-moi une feuille Ivan. " Il faut enrouler le demi bâton de dynamite dedans pour empêcher qu'il ne prenne
l'eau trop vite. On y fait un trou pour la mèche avec un bout de bois. " On la met après, c'est dangereux "
explique Victor, un peu avare en paroles. Il préfère observer ce qu'il se passe plutôt que de s'étendre. Les deux plus jeunes garçons qui le suivent sont plutôt à l'opposé, mais c'est Victor
l'aîné.
Pour l'instant, il observe la rivière. Les plus jeunes courent sur les rochers et ramassent des escargots d'eau, les tsuntsus, qui ont donné leur nom au village. On attend Ivan qui est parti il y a quelques minutes dans la forêt.
Il ne tarde pas à revenir. Il tient un bâton sur son épaule. Au bout du bâton, il y a comme une grosse motte de terre. Pourtant cela n'a pas l'air très lourd. Les enfants s'approchent de lui en riant. Ils posent une main sur la motte de terre avant de regarder y grimper des centaines de petits insectes rouges, des termites.
La technique de pêche des Shuars est rôdée. Les termites sont un appât de choix. On coupe deux petits bouts de leur refuge, puis on les tape l'un contre l'autre pour les faire tomber dans l'eau. Victor, sa dynamite dans la main observe, en contre bas, la surface de la rivière. " Rien ". Amadeo explique : " Si on ne voit pas de poissons monter à la surface pour manger des termites, il faut aller voir plus loin. "
Or la rivière est longue. Il faut remonter plusieurs kilomètres. Tous les cinq cents mètres quelques termites sont sacrifiées, mais pas attaquées par les poissons, il faut encore remonter le cours d'eau.
Les termites ont servi à à quelque chose. Victor lance sa dynamite dans un lacet de la rivière. Une petite colonne d'eau s'élève dans un fracas inhabituel pour la forêt. C'est le signal que tous attendaient pour se jeter à l'eau. L'explosion ne tue pas de nombreux poissons. La plupart ne sont qu'assomés et il faut les attraper avant qu'ils ne se réveillent.
Après les heures de marches dans la chaleur humide, le bain fait un bien fou. Même s'il est un peu physique. Amadeo est un de ceux qui s'en sortent le mieux.
Il observe au ras de l'eau et soudain il plonge. Quand il remonte, c'est presque à chaque fois avec un ou deux petits poissons frétillants.
Après avoir utilisé les deux moitiés du bâton d'explosif, le bilan est bien maigre. A peine un kilo et demi de fritures et une vingtaine d'escargots d'eau. Pour autant, personne ne semble le remarquer. Leur pêche miraculeuse est là : un moment d'amusement, une sortie " à la rivière " avec de belles explosions, et puis la forêt et les rivières d'amazonie qui ont leur effet légèrement euphorisant même sur les gens qui y vivent.
Un petit morceau de musique Shaur juste pour le plaisir.
Les chansons de ces indiens d'Amazonie Equatorienne est emplie de sens. Elle parle des ancêtres, des esprits (lesquels se confeondent bien souvent : lorsqu'un "abuelo" meure, il devient un
esprit) et des dieux de la forêt.
Les Shuars chantent ses hymnes avec ferveur... même si c'est parfois devant des touristes qui ne comprennent pas ce qui se joue devant leurs yeux.
Ecoutez cette chanson. Elle parle de Tuna, l'esprit de la cascade. Il donne force et longévité, c'est tout ce que je vous souhaite. La fin de la chanson est un appel, un hommage aux autres tribus
shuar.
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